La Révolution Spirituelle

Publié par Dominique Schmidt dans le n°160 de la revue 3ème Millénaire, Août 2026, intitulé « Les Enjeux du Troisième Millénaire – IA et Conscience. »

La Révolution Spirituelle


« On est en train de conquérir l’espace, les machines remplacent l’homme, la tyrannie gagne du terrain.’ Krishnamurti, 1961 

Dans notre obsession du confort et de la sécurité, nous avons, dans notre inconscience, déifié la machine qui en peu de temps a robotisé toute la planète et a rendu l’humanité amorphe et sans ressort. Nous sommes asservis à la technologie et au lieu de nous servir de la machine (portable, internet, ordinateur, entre autres) comme d’un simple outil, nous en avons fait notre maître. L’apprenti sorcier est ensorcelé par sa création au point que l’humanité pensant agir de son propre chef a perdu toute liberté d’être. Le contrôle est total et se rit de notre acceptation passive, de notre volonté inconsciente de vivre ou plutôt de nous soumettre librement aux rouages d’une économie sans âme qui absorbe tout notre temps et toute notre pensée. Nos cerveaux sont conditionnés à vivre une réalité factice qui nous détruit. Sommes-nous en train de perdre notre humanité, nos sentiments les plus nobles, la compassion, la tendresse et le don du soi ?

 En 1929, Krisnamurti évoquait avec ironie ce qu’aujourd’hui est devenu réalité :

« Vous employez une machine à écrire pour votre correspondance mais il ne vous vient pas à l’esprit de la mettre sur un autel pour la vénérer. »* 

Nous sommes entrés dans l’ère du 3ème millénaire dans l’effondrement total de tout sens des valeurs. « Nous croyons avoir le temps, nous avons tort, la maison brûle! » 

Le changement préconisé comme une urgence par Krishnamurti dans un de ses ouvrages (The Urgency of Change), écrit il y a plus de 50 ans, devient aujourd’hui plus difficile à déclencher tant nos esprits sont submergés par une pléthore d’informations sur tous les sujets, autant techniques que spirituels, dans l’embouteillage de Youtube, sans la capacité de discerner le vrai du faux. Devant cette crise sans précédent, que peut faire la spiritualité contemporaine pour redonner à l’humanité un élan vers le vrai alors que le ‘fake’ nous enchante ? Devant cet endormissement général face à la machine éveillée, que peut faire le vrai spirituel, qui court le risque de s’endormir lui aussi s’il se satisfait de formules toutes faites comme ‘Tout est Un’, ‘Tout est joie’, ‘Je suis Cela’ ? Là sont les vraies questions et les précurseurs du 3ème millénaire que sont Krishnamurti et Sri Aurobindo, entre autres, nous lancent le défi d’y répondre par l’éveil spirituel. 

       Question : « Si quelqu’un désirait vous servir et vous suivre que devrait-il faire ? » 

       Krishnamurti : « Il devrait se suivre lui-même. (…). » * 

Nos pensées sont induites par l’autorité des penseurs. En fait, peu de personnes pensent par elles-mêmes. Pour diriger nos pas, nous nous soumettons par peur, facilité, paresse, manque de confiance ou de temps à une autorité ! Ceux qui suivent sont façonnés par les dires et les théories des experts. C’est ce qu’avait dénoncé Krishnamurti et c’est la raison pour laquelle en 1929 il avait démantelé l’organisation à la tête de laquelle il était. Selon lui, la vérité est sans chemins et suivre un soi-disant maître ou gourou, c’est aller à sa perte. 

« Dès que vous établissez un type standardisé de ce qui est grandeur ou spiritualité, ce type étouffe l’individu. » * 

« Vous êtes votre propre maître, vous êtes totalement et entièrement responsable envers vous-même, personne d’autre ne peut vous aider. » * 

Nous sommes redevables à Krishnamurti de nous avoir déstabilisés dans notre confort idéologique en nous laissant seuls face à nous-mêmes. Il nous dit ‘Soyez une lumière en vous-même’, c’est-à- dire qu’il nous encourage à faire face à nos peurs et à marcher selon la lumière de notre propre entendement, unique pour chacun.  

« Je maintiens que dès le début du développement de l’individu il doit être sa propre lumière, de manière à ce qu’il ne projette pas une ombre sur le visage d’un autre. » * 

La lumière du discernement créateur dont il est question est la lumière de l’âme qui est en nous, à ne pas confondre avec le discernement intellectuel qui est purement mental. L’intellect pense sans le cœur. L’âme ne perçoit les choses et la vie que par l’amour qui en est l’essence ! La pensée nous éloigne de nous-même et d’autrui. Sans l’amour, tout s’effondrerait ! Un signe pour distinguer les deux est que l’ego ramène tout à lui, il est avant tout motivé par le gain, l’intérêt, la poursuite du plaisir ou des sensations, alors que l’âme ne vit que pour le vrai et le beau et ne se préoccupe pas d’elle-même : « elle est comme un phare toujours lumineux qui éclaire tout objet.»* C’est pourquoi Krishnamurti, dès le début de son enseignement en 1927, nous encourage à la rechercher dans la profondeur de notre être et la faire maître de notre nature, initiatrice de nos actions. L’ego doit lâcher prise afin que l’âme, ce que Krishnamurti appelle l’individualité unique, naisse. 

Il est en fait impossible de vraiment comprendre, vivre et percevoir ce qui n’est pas compris, vécu et perçu par soi-même. Une formule de vérité devient un poison si nous ne la dépassons pas pour la vivre directement par-delà les frontières de la pensée. Or, beaucoup d’entre nous sommes empoisonnés par nos croyances. Même si notre entendement n’est pas très développé, c’est par lui qu’il nous faut commencer pour nous hisser vers le vrai. Comme dit la Gîta, ‘il est préférable de faire une erreur que de suivre la vérité d’un autre’, car elle nous égare de nous-même et retarde l’éveil de notre propre discernement qui ne peut se produire qu’en nous-même. 

« Cette clef se trouve dans votre propre moi, et c’est seulement dans le développement, dans la purification et l’incorruptibilité de ce moi, que réside le royaume de l’éternité. » *  

Krishnamurti, par ce fait, établit le but de l’existence en nous-mêmes. Ce n’est pas en ayant recours aux idéologies qui, quelles que soient leurs formes, nous perdent dans l’abstraction des idées et des raisonnements, que l’on peut s’émanciper de l’ignorance et se libérer des problèmes causés par nous-mêmes. Nous sommes le résultat de la création, de la vie, et c’est en la comprenant telle qu’elle est dans notre nature présente, qui se manifeste dans nos pensées, nos émotions, notre corps, que nous entrons en relation juste avec la vérité de ce qui est.  

« J’ai dit et redit que pour vivre pleinement, il est nécessaire d’avoir une compréhension complète de la vie. (…). Elle donnera à chacun l’équilibre, l’harmonie, qui est la vraie création. » 

Seule la connaissance de soi, non pas idéative mais factuelle, peut, dans l’observation de tous nos modes d’être, dans le mouvement même de l’ici et maintenant, nous libérer de notre propre ignorance et nous faire prendre conscience directement de l’actualité de ce que nous sommes. Dans le dynamisme de la nature nous sommes un potentiel pas encore accompli que seule la maturité acquise par les expériences de la vie assimilées consciemment peut révéler. Une idée, une notion spirituelle vraie ou fausse n’a rien à voir avec une conscience éveillée par sa propre maturité à la vérité même. Quelqu’un qui vit l’aventure de la vie, calfeutré chez lui, par le seul biais des dires des autres n’a rien à voir avec celui qui vit directement ses expériences au grand large de la vie. Finalement, notre ‘je’ est dissous quand cesse le besoin d’expériences, ce qui nous libère de nous-mêmes et nous réunit spontanément à la vie universelle. 

Il n’y a pas de panacée : opter pour une spiritualité sans la croissance de notre être, sans la compréhension des étapes égotiques inévitables avant de les dépasser, est une illusion certes confortable mais qui ne peut changer la situation chaotique du monde actuel. C’est pour cela que nous sommes aujourd’hui dans une impasse car ce ne sont pas les informations qui nous manquent mais une action décisive qui demande un investissement de la totalité de notre être pour nous faire sortir de notre zone de confort. 

Le chemin qui va de l’inconscience originelle à la subconscience, à l’ignorance qui tend vers une demi-connaissance, au dépassement de cette pseudo-connaissance purement phénoménale pour atteindre une connaissance intégrale de l’être et de la matière, de l’un et de la multiplicité, qui est la vie dans sa totalité, est le développement progressif inévitable que reflète l’ordre de la manifestation en évolution, ordre qu’il nous faut absolument observer et comprendre afin de vivre une vie spirituelle qui ne finisse pas dans les nuages d’une pseudo-félicité. Le saut dans le vide, dans l’absolu, prêché par certaines spiritualités, renie les paliers intermédiaires de la manifestation, et de ce fait ôte toute vitalité à la relation de l’être et de sa nature (la création). Il laisse la gouvernance du monde à quelques-uns, soumis à leur fantaisie et au désir de dominer propre aux ego démesurés. 

La spiritualité n’est pas seulement douceur et passivité, elle doit posséder la capacité de se battre contre les forces adverses au pouvoir avec les armes d’une connaissance de soi intégrale de notre être et de la création et, évidemment, de l’amour pur incorruptible. 

La spiritualité du 3éme millénaire est avant tout intégrale et non sectaire, elle est centrée sur une recherche ancrée dans la connaissance de soi et sa dynamique et non dans une philosophie ou une doctrine toutes faites, qui ne sont qu’un enchaînement de formules. Elle fait appel, par le sens même que la connaissance de soi implique, à un éveil individuel à son propre discernement. Il ne suffit plus de suivre un sage qui dit par exemple que ‘le moi n’existe pas’ ou un autre qui à l’inverse nous dit de ‘vivre à fond notre individualité’ et donc de se laisser convaincre par celui qui parle le mieux. 

« Le Bouddha a dit ceci, nos Maîtres ont dit cela. Oubliez toutes ces choses et pensez par vous-mêmes. » * 

L’éveil de l’intelligence, qui ne peut advenir sans connaissance de soi, est la quintessence de l’enseignement de Krishnamurti. « On doit s’explorer, se dénouer, fouiller dans les recoins de son esprit – l’enflammer. » * Cet éveil n’est pas une notion extrinsèque, elle résulte d’une longue et ardue connaissance de soi à laquelle l’ego résiste même quand il croit l’embrasser, car très vite il tire des conclusions consolantes qui l’enferment en lui-même et au lieu de bannir son moi, le multiplient. Madame Blavatsky a remarqué, de manière révélatrice, que l’ego est créateur d’illusions et que, pour en venir à bout, en quelque sorte, il faut lui couper la tête. Mais avant de la couper, il faut en comprendre tout le processus… 

Avec perspicacité, Krishnamurti ne voit aucune autre solution pour sauver le monde, qui s’écroule sous le poids des ego, que de libérer la conscience radicalement, car même un soupçon d’ego suffit pour remettre en branle la machine. « Là où il y a disharmonie, il y a le moi. » Krishnamurti, 1980. Tel un caméléon, l’ego se sauve en prenant la couleur de son environnement. Il faut donc, pour débusquer l’ego et percevoir ses subterfuges, le démasquer et le pousser à abdiquer par une prise de conscience directe.  

Ce n’est pas par la persuasion, par un raisonnement bien fondé, que Krishnamurti nous appelle à la transformation de notre conscience, mais par une exploration profonde de nous-même au cours de laquelle nous percevons directement l’essence et la fabrique de l’ego responsable de notre aliénation du réel, de la beauté et de la splendeur de la vie et de la création que l’homme est en train de détruire. Il s’agit d’une prise de conscience fondamentale directe du mécanisme responsable de la naissance de notre moi. Percevoir le lieu de sa naissance, c’est l’empêcher de s’épanouir, c’est-à-dire de prendre une forme solide, et donc l’inviter à mourir par l’acte même de la perception pénétrante. 

En effet, Krishnamurti nous montre que ce ‘moi-je’ résulte de réactions conditionnées par la mémoire des expériences provoquées par la vie. Je vois un être, cette perception directe ne suscite aucun problème si le moi ne s’y insinue pas. En fait, dans cette perception pure, sans pensée, il n’y a aucune dualité. Mais à cette première perception naturelle, nous ajoutons une perception psychologique basée sur l’attraction, l’aversion ou l’indifférence. C’est-à-dire que nous ne voyons plus l’être en soi mais à travers le filtre de nos désirs, de nos réactions personnelles de nature psychologique (j’aime cet individu, je ne l’aime pas) par lesquelles notre ‘moi-je’ prend forme. Ensuite, une fois ce ‘moi-je’ établi dans notre conscience, c’est lui qui perçoit le monde et le perçoit sur le mode de la séparation, la division, les conflits et finalement les guerres. Nous ne voyons plus ou ne pouvons plus voir le monde ni la nature tels qu’ils sont dans leur réalité intrinsèque sans que le ‘moi-je’ n’interprète. L’aliénation est totale ! Percevoir ce processus du moi, sa genèse et son développement en une entité inévitablement séparatrice est donc une urgence. Pour changer le monde il faut préalablement nous changer nous-mêmes par le truchement de cette profonde compréhension. 

C’est la raison pour laquelle Krishnamurti n’a pas recours à la pensée issue de la mémoire et du passé et par ce fait aux idéologies construites sur un tel modèle. Seule, la compréhension profonde à la racine de notre être (insight) peut produire une révolution spirituelle permanente. Permanente parce que justement elle n’est plus basée sur les sables mouvants du ‘moi-je’ et de la pensée, mais reflète le réel sans rien y ajouter. C’est la Vie Créatrice qui circule dans notre être sans un désir d’appropriation qui la rendrait stérile. 

L’enseignement de Krishnamurti se résume à l’attention pure, lucide et sans choix, car le choix remettrait sur le tapis le ‘moi-je’, bien que, pour un temps, dans le début de notre cheminement, ce choix ait sa place, afin d’éveiller le discernement aux valeurs essentielles. En nous faisant comprendre que la pensée que nous avons coutume d’employer de manière mécanique, le produit du passé, est non-intelligente, Krishnamurti nous éveille à l’intelligence suprême intemporelle. La voie est le discernement créatif et vivant et non l’acceptation passive par la pensée d’une spiritualité ou d’une philosophie, même bien fondée. 

La régénération de notre monde doit passer par cette compréhension pour nous éviter la rechute dans les idéologies, les dogmes, les religions, les partis politiques et le sectarisme. Le vrai discernement créateur résulte d’un mariage de la raison et de l’amour. Krishnamurti nous fait bien sentir la différence entre la pensée, les idéaux qui nous font suivre ou imiter un modèle, et la vie créatrice qui se renouvelle par elle-même dans le creuset de l’intelligence et de l’amour. 

Il est essentiel de distinguer ce que nous entendons par changement, qui selon Krishnamurti n’est que modification, et par mutation de la conscience, la transformation authentique, qui seule peut amener l’humanité à l’ère spirituelle. Dans la modification de la conscience le ‘moi-je’ est toujours présent, il n’y a qu’un changement de forme, par exemple lorsque l’homme d’affaires prend la robe de l’ascète. Le ‘moi-je’ s’identifie et renaît dans un jeu d’images : il est dans le filet du Devenir. Dans la vraie transformation le ‘moi-je’ n’existe plus car il n’est plus identifié à quoi que ce soit. L’image de soi meurt irrémédiablement. Sans le moi et ses objets d’identification, le ‘je’ est naturellement relié au tout et devient universel ; il est le ‘je’ de la vie en lequel elle s’exprime librement sans qu’elle ait pour autant de prise sur lui. Cette individualité universelle transcrit le tout intemporel en une expression unique, renouvelée et créative, et donne un nouvel élan à notre humanité qui peut enfin s’épanouir dans un monde qui a un sens.

« Un cerveau débarrassé de toute expérience, et donc de toute connaissance, n’est plus dans le domaine du temps. (…) Seul l’esprit libre de toute expérience, qui est comme un réceptacle peut le recevoir » Krishnamurti, 1980

D’après Krishnamurti, il suffirait seulement de 10 individus qui auraient subi cette mutation spirituelle pour que la civilisation, digne de ce nom, prenne son vrai essor et que l’humanité entière aspire à sa réalisation ! … (cette supposition de Krishnamurti a été confirmée par le biologiste Rupert Sheldreke, c’est pourquoi notre investissement dans notre propre transformation est essentiel). Cependant : 

« Cette mutation faite, ne vous y installez pas. Gardez intérieurement la marmite sur le feu. » Krishnamurti, Lettres à une jeune amie. 

Mon ouvrage, Le Nouvel Homme selon Sri Aurobindo et Krishnamurti, développe la thèse de leur complémentarité dans l’avènement de cette nouvelle conscience. Dans ce présent article j’ai opté de développer la phase négative de préparation qu’offre Krishnamurti car la phase positive de la vision créatrice et supramentale de Sri Aurobindo ne peut se faire sans que nous ayons préalablement compris à fond la genèse de notre ego et accompli son éradication conséquente. La remise en cause de notre ego, le ‘moi-je’ et sa résolution est tout le génie de Krishnamurti. Dans un article futur, j’élaborerai la thèse complémentaire de Sri Aurobindo dans la régénération de notre monde qui a perdu les amarres et est devenu ‘mad’.

« Krishnamurti nous libère de la première phase, négative, de l’évolution de notre monde en détruisant les fondements illusoires du devenir de l’ego, et Sri Aurobindo nous éclaire sur les paliers à franchir une fois l’ego dépassé. Krishnamurti donne un coup fatal à tout nos conditionnements, Sri Aurobindo nous offre l’aventure de la conscience qu’il nous reste à parcourir. »  Le Nouvel Homme selon Sri Aurobindo et Krishnamurti

*Les citations de Krishnamurti sont tirées de mon ouvrage Dialogue sur les Écrits inédits de Krishnamurti


Publié par Dominique Schmidt dans le n°160 de la revue 3ème Millénaire, Août 2026, intitulé « Les Enjeux du Troisième Millénaire – IA et Conscience. »

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